
Encore une photo de la même
Valérie Simmonet, toujours une capuche, un ado, un métro.
Et toujours le même recueil, Comme des trains dans la nuit (Rouergue 2011).
Cette fois, la nouvelle éponyme.
Après, c’est devenu une habitude, d’aller au bord de la nationale pour fumer. À chaque fois on avait des surprises, niveau dépotoir. Des papiers de bonbons, des cartons de jus de fruit, des cannettes de bière. C’est dingue tout ce que les gens peuvent balancer depuis leur bagnole. Et puis les trucs à moitié enterrés, des crottes, des papiers chiffonnés. Pourtant, on n’a jamais croisé personne dans le bois, à se demander quand les gens viennent pour faire ce genre de trucs. Ensuite, on reprenait la 205 et on allait zoner dans la cambrousse, loin de la ville, autour des fermes. On n’est pas revenus souvent chez moi, je crois que Ryan avait senti qu’il valait mieux pas trop approcher de mon père.
On passait près de fermes dont j’avais jamais entendu que les noms, des noms bien tordus, bien moches, des noms qui font pas rêver. On les rebaptisait, c’étaient Les Galapagos, Casablanca, Ushuaïa. Je tournais souvent le bouton de l’autoradio dans l’espoir d’entendre à nouveau Bob Marley, mais c’était con, comme idée. Les radios passent presque jamais de reggae. Il fallait faire avec ce qu’on avait, et même avec du rap certains soirs. Là, Ryan mettait le son à fond et toute la carrosserie résonnait, ça devenait dément, un truc de fin du monde, comme si les basses déréglées allaient avoir raison de cette vieille mécanique. Ryan montait sur le toit de la 205, il tirait sur des cibles invisibles, les doigts dressés comme des guns. Il gueulait des trucs en même temps que les chanteurs, Je vous pardonne rien avec Iron Sy. Il reprenait sa tête de malade mental. Moi, je savais pas trop quoi faire alors je tirais sur le joint qu’il avait allumé et qu’il oubliait de fumer, tellement il avait de comptes à régler avec le monde.
Je regardais les silhouettes des fermes disparaître lentement dans le soir. Dans la nuit qui tombait, les collines se découpaient sur un fond de ciel d’encre. À part nous dans notre champ avec la radio, on aurait cru qu’il n’y avait plus personne de vivant.
Ça faisait un bien fou.