Interrogations

Telle que vous me voyez, je suis en plein doutage et dubitationnement.
Faut-il, ne faut-il pas, faire des interventions en établissement rémunérées, quand on est écrivain ? Je ne m'en sors pas.
J'ai décidé que même si "ça marchait", je n'abandonnerais pas mon métier de prof, d'abord parce que je l'aime, ensuite parce que j'ai la faiblesse de croire douée pour cela, enfin, parce qu'un salaire assuré me donne la liberté totale d'écrire ce que je veux quand je veux, et modère l'angoisse du refus éditorial.
Alors, a priori, quand on est prof, aller voir des ados dans des lieux familiers, c'est pas franchement exotique. Mais je me demande surtout si c'est vraiment aussi bon qu'on le dit, pour eux...

Je viens de lire ce mot de Christian Grenier :
Solliciter la venue d’un écrivain ou d’un illustrateur dans une classe est souvent un élément déclencheur : le livre devient soudain vivant ! Son auteur est là. C’est un homme ou une femme comme les autres qui livre ses problèmes, ses doutes — ses convictions ou ses certitudes aussi. Confier ses réflexions, ses hésitations, ses remaniements rend le texte (ou l’image) à la fois plus réel, plus humble et tout à coup accessible : le créateur n’est pas un démiurge génial mais un artisan.
(c'est moi qui souligne)

Je ne peux pas dire à quel point ces mots me choquent. Ils me font mal.
D'abord, pour que le livre soit vivant pour moi, je n'ai pas attendu que l'auteur vienne me voir. A 12 ans, j'étais amoureuse de George Sand qui me semblait un mec épatant :-) Si j'avais pu espérer sa visite, l'en aurais-je aimé davantage ? J'en doute. On me dira sans doute que c'est parce que j'étais "une grande lectrice", que je n'avais pas besoin de ça. Mais les mauvais lecteurs en ont-ils besoin ? Je ne sais pas. Je pose la question, c'est tout.
Ensute, j'ai toujours opposé l'artisan (sans aucunement le mépriser) à l'artiste, toujours pensé que ce dernier n'était pas "une femme ou un homme comme les autres", souffrait même de ne pas l'être, et que la seule solution qu'elle/il avait trouvée, était précisément la création. Bref, la théorie de l'Albatros.
Romantique jusqu'aux cheveux, n'ayant connu pour maîtres dans mon enfance que d'hirsutes idéalistes comme Hugo et Rimbaud, je suis sous le choc.

Est-ce cela, la bonne parole que l'écrivain va venir prodiguer aux collégiens médusés ? Je fais pipi-caca comme vous, je paye des impôts comme vos parents ? La belle affaire.
Tout ça pour qu'au final, ils se disent, avec un étonnement désespéré qu'on prendrait à tort pour du soulagement : "Il est normal" ?
Chaque jour en classe je me bats contre ce mot : normal.
J'essaie de le bannir du langage, de leur montrer que la norme, si elle rassure, étouffe, emprisonne, et que personne ne doit rougir de se sentir "pas normal". Et voilà qu'un écrivain va venir arrondir ses fins de mois et dire à mes ados "je suis normal" ?
Et on voudrait que je fasse pareil, moi ? Oh, bon Dieu, non ! Je ne ferai pas ça. Si l'on m'invite, qu'on s'attende au débarquement de l'Albatros. Ça va chier du guano.

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