Cet entretien est paru pour la première fois sur le (très bon) site d'In Cold Blog, en octobre 2009. Je la reproduis ici en zappant l'introduction que mon exégète avait rédigée, ainsi que ses excellentes notes et addendas. Et en le remerciant.

« Pierre, c’est une partie de moi qui ne verra le jour qu’en littérature, une forme d’exorcisme, un masque vaudou. »



“Pourquoi dans Bonheur fantôme, avoir repris le narrateur de Point de côté ? Aviez-vous le sentiment de ne pas être allée jusque là où vous le souhaitiez avec lui ? Est-ce parce que, au départ, vous destiniez Point de côté à la littérature “pour adultes” ?”

C’est surtout, je crois, parce que je n’arrive pas à m’en débarrasser ! C’est un personnage qui est né il y a longtemps. Je l’ai imaginé quand j’avais 17 ans, nous avions alors le même âge…
Je le reprends de temps en temps, il fait parfois des incursions discrètes dans d’autres histoires… et même dans les histoires des autres. L’écrivain et comédien Thomas Gornet, qui est un ami, a glissé sa silhouette dans son dernier roman jeunesse…
Mais il est vrai qu’au départ, je destinais Point de Côté à un public adulte. J’ai même tenté ma chance avec ce récit en littérature générale, avant de me dire que, peut-être, le jeune âge de son héros et le rythme nerveux du récit conviendraient davantage à la littérature pour ados. C’était le cas, semble-t-il, puisque le livre a été accepté très vite par les éditions Thierry Magnier. 



“Dans vos deux premiers romans (en littérature jeunesse, puis adulte) votre personnage principal est homosexuel. Pourquoi ? Est-ce par souci de dramatisation ?”

À cette question, j’ai l’habitude de répondre : pourquoi pas ? Pourquoi ne serait-il pas homosexuel ? M’aurait-on posé la question s’il était hétéro ? Qu’est-ce que cela apporte qu’il le soit ? En quoi est-ce important ? Je vous dirai honnêtement que je n’ai pas choisi avec Pierre un personnage homosexuel. 
Pour moi, ça ne change rien, ça n’apporte rien, ce n’est même pas un choix – en tous cas, cela ne relève pas d’un procédé de “dramatisation”. J’ai peine à concevoir que l’homosexualité puisse être un motif littéraire, un sujet de discussion, une problématique, comme on dit. C’est même une idée qui m’horripile. Quand j’entends dire que certains de mes livres “parlent de l’homosexualité’, je bondis. Qu’est-ce que j’ai à dire sur l’homosexualité ? Je me crois mal placée pour en parler, je suis illégitime. Je n’ai pas de revendication personnelle à faire passer. 



“Où le personnage de Pierre puise-t-il donc son origine ?”

À l’époque où ce personnage est né dans mon imagination, c’est-à-dire il y a plus de vingt ans (!), je le voyais comme mon double en garçon. Il y a d’ailleurs dans Point de Côté et Bonheur Fantôme tout un travail sur le reflet, la gémellité, l’inversion homme/femme. À l’époque, c’est plutôt cela qui m’intéressait, travailler sur ce que ce personnage pouvait exprimer et que je ne pouvais pas, et qui était en rapport avec le deuil, l’isolement, la souffrance… C’était de l’ordre de la métaphore, car je n’ai pas vécu ce qu’il a vécu. Il y a eu une transposition.
Par contre, en ce qui concerne les rapports amoureux, je butais vraiment sur cet obstacle : je n’arrivais pas à l’imaginer amoureux d’une femme. J’avais beau essayer, ça ne me paraissait pas naturel. Sans doute parce que moi, j’étais derrière. C’était plus facile pour moi de décrire les sentiments d’un homme qui aime les hommes, que d’un homme qui aime les femmes. Comme vous voyez, c’est donc d’une pensée hétéro que peut naître un personnage homo ! 



“Page 34, vous faites dire à Pierre : « (…) la société craint d’être dérangée. (…) Elle aime la tranquillité. Voilà le secret. La société est un chœur. Certains sont heureux dans l’unisson, d’autres chantent en canon, d’autres ont leur petite chanson. On peut chanter faux, on peut chanter mal, on peut chanter à contretemps. On dérange seulement quand on chante trop fort. »

Il se trouve que certains de mes personnages sont homos, comme ils pourraient faire de la boxe thaï ou avoir les cheveux blonds. Ils le sont, non par choix, mais par nature et par goût. Ils ne le vivent pas dans la douleur, mais parfois ressentent plus ou moins fortement la pression sociale. Une façon de montrer que pour moi, l’homosexualité n’est pas un “problème”. C’est l’homophobie qui en est un.
Jamais dans un de mes livres je n’ai écrit les mots homosexuel, homosexualité. C’est un choix stratégique, militant. Pour moi, dès lors qu’on peut -et qu’on veut- mettre un mot sur une donnée humaine, on crée les bases d’une possible discrimination. Avec le mot, viennent les stéréotypes. Untel est homosexuel, je peux le pointer du doigt, je peux mettre un nom sur ce truc qui me dérange, j’ai pris un mouchoir et je l’ai enveloppé dedans, je peux maintenant l’observer de loin avec mes pincettes, le juger et le rejeter. C’est propre. C’est emballé. Hygiénique. Pouvoir caractériser publiquement quelque chose qui relève entièrement et uniquement de la vie privée, ça me gêne. Je suis farouchement contre tout étiquetage, fût-il “approprié”, éthiquement conforme ou politiquement correct. 



“Pierre est originaire de Strasbourg, comme vous. Il a quitté la ville pour vivre à la campagne, comme vous. Conduisez-vous une Dyane ?”

Non, mais la Dyane est un clin d’œil au personnage central de mon précédent roman (N’importe où hors de ce monde, Oskar, 2009), dans lequel Pierre et Raphaël faisaient une courte apparition ! J’aime bien tisser des liens entre tous mes romans. Ça n’amuse que moi, sans doute… 



“Plus sérieusement, en quoi est-il proche de vous ?”

Bonheur Fantôme s’inspire d’un tas de petites choses vécues. D’abord, de l’expérience d’une séparation volontaire avec l’homme que j’aime. Un isolement rural d’un an, vécu comme une retraite intérieure. De mon amour profond de la nature, des animaux et des campagnes, surtout les moins touristiques. Les personnages croisés par Pierre, les bêtes, la figure de l’amoureux… beaucoup de choses viennent de ma réalité, mais passent par le filtre de l’imagination. Le roman est une machine à transformer le réel.
Pierre, c’est aussi une partie de moi qui ne verra jamais le jour autrement qu’en littérature. Sa peur de l’abandon, sa colère contre le monde entier, son côté asocial et dépressif… Il les exprime pour moi. Il les pose devant tous. L’existence de Pierre est une forme d’exorcisme. Un masque vaudou. 




“Mouloudji, Noir Désir, Souchon, Satie, entre autres. La musique, sous ses formes les plus éclectiques, tient une part importante dans le roman. Il semblerait d’ailleurs que ce soit aussi le cas dans vos autres romans. Dans votre quotidien, la musique vous est-elle aussi vitale que l’écriture ?”“Êtes-vous musicienne ou “simple” mélomane ? Comme Jean-Philippe Blondel, avez-vous pour chacun de vos romans une chanson totem, que vous vous passez en boucle pendant que vous écrivez ?”

Je ne suis absolument pas musicienne et je ne suis pas sûre d’être mélomane. Ma formation est plutôt désordonnée et me vient de l’enfance. Dans ma famille, on écoutait beaucoup de choses.
J’écoute de la musique sans cesse et de façon en effet très éclectique – une façon élégante de dire que c’est un joyeux fourre-tout ! J’en ai énormément besoin quand j’écris, pour me soutenir dans une inspiration initiale. En effet, c’est souvent d’une musique ou d’une chanson que me sont venues des émotions à l’origine du roman.
La musique capte l’émotion, l’emprisonne. Il suffit de la réécouter pour que l’émotion, aussi complexe soit-elle, revienne. Parfois elle traduit la personnalité et les goûts de mes personnages. Par conséquent, à chaque roman, je me fais une play-list. Celle de Bonheur Fantôme est monstrueuse [1]! Évidemment, la chanson de Mouloudji, Fantôme de Bonheur en était la chanson fétiche, comme aurait dit Blondel. 




“A l’image de Pierre, Rosa Bonheur est-elle une artiste que vous chérissez ou avez-vous appris à la connaître à l’occasion de l’écriture du roman ?”

A propos de Rosa Bonheur, je dirais comme Pierre : “« Je n’ai pas d’autre raison de l’aimer que l’illusion que j’ai de la comprendre »”. J’ai fait sa connaissance d’une façon assez comparable à celle que décrit Pierre : au musée d’Orsay, d’abord. Je ne savais rien d’elle. J’habitais alors Paris et j’étais en pleine crise de nostalgie rurale. Je suis retournée au musée plusieurs fois, juste pour voir ses charolaises du pâturage nivernais ! (Maintenant que je vis dans entre le Charolais et la Nièvre, je les ai sous les yeux en vrai tout le temps…) J’ai alors commencé à réunir des documents, je voulais écrire sa biographie. C’était en 2003. Ensuite, j’ai déménagé en Bourgogne et j’ai abandonné le projet. 
C’est lorsque j’ai eu envie, en 2008, de reprendre le personnage de Pierre, que la proximité avec cette artiste m’est apparue. J’ai eu envie de mêler la biographie au roman, exercice difficile car il ne fallait pas que la première prenne le pas sur le second. 




“Et Simone Weil ?”

En ce qui concerne Simone Weil, c’est plus extérieur à moi. Je cherchais des références de lectures sur la philosophie morale, domaine d’étude de Pierre à la fac. Je suis tombée sur des extraits de La Pesanteur et la grâce. Je me suis dit : c’est elle. Elle avait tout pour plaire à mon personnage, alors je me suis intéressée à sa pensée. Pour moi, elle incarne la force absolue de l’intelligence, la volonté et l’exigence, en même temps qu’une infinie détresse affective. Très différente de Rosa Bonheur, qui était une force de la nature pétrie de sentimentalisme ! 




“Présent physiquement seulement par intermittences, R. est un personnage charismatique et mystérieux, dont l’ombre plane à tout moment dans le roman. Ce personnage incarne-t-il pour vous l’idéal masculin ?”

Sans doute… Il résulte d’une forme d’agglomération, de concrétion de plusieurs hommes qui ont marqué ma vie, des figures amoureuses, mais aussi fraternelles, paternelles… Je lui ai prêté des traits de caractère, une origine et des goûts qui font sens pour moi, comme la photographie, le piano, la moto, son rapport au judaïsme ou à la famille… Peut-être avec le risque de rendre le personnage un peu “surchargé”, je ne sais pas. Mais ce qui le sauve - j’espère - de la caricature de l’Homme idéal, c’est justement tout ce qu’on ignore de lui.
Dans Bonheur Fantôme, on ne l’envisage que d’un seul point de vue, celui de Pierre. Et donc, on le voit avec les yeux de l’amour. Il est présent en creux, par son absence, un peu comme sur le négatif d’une photo. J’aime bien l’idée qu’il continue à échapper au lecteur. Il a ses secrets, ses défauts, qu’on peut chercher à deviner, à explorer. Laisser des zones d’ombre, c’est ce qui contribue aussi à rendre les personnages romanesques vivants. 


“Pourquoi ne nommer Raphaël que par son initiale ?”

Dès les premières lignes manuscrites, au moment de démarrer le projet, je n’arrivais pas à écrire le nom de Raphaël en entier. Comme si c’était trop dire. Comme si l’initiale suffisait. Il y a quelque chose de religieux dans ce procédé. Quelque chose qui rappelle la tradition hébraïque, qui ne prononce pas le nom de Dieu. On peut l’écrire, mais on ne le lit pas à voix haute. On le remplace par un mot qui veut dire “le nom”. Il y a une référence très explicite dans le roman, quand Pierre souligne que cette lettre est devenue “« aussi sacrée à ses yeux que le chrisme ou le tétragramme »”.
L’effacement du nom est aussi une façon de signaler l’effacement de la personne, dont il ne reste que l’initiale. Le R. du roman, à la fois très présent et très elliptique, devient comme un fantôme de mot. Ça fait très “fan de Borgès”, ce que je dis… Mais je suis convaincue que c’est quelque chose que tout le monde fait. On grave les initiales de l’amoureux(se) sur l’écorce des arbres, on maintient la présence de l’absent en écrivant son nom, ou alors on le fait disparaître en évitant de le nommer… 




Bonheur fantôme est présenté comme votre premier roman, alors que vous aviez précédemment déjà publié six romans pour la jeunesse, (ce qui m’apparait comme symptomatique d’une certaine déconsidération pour les auteurs de littérature jeunesse). Personnellement, considérez-vous réellement Bonheur fantôme comme votre “premier” roman ?”

Non, bien sûr – sauf si l’on précise qu’il est mon premier en littérature générale. Mais, même dans ce cas, les frontières entre la littérature pour ados que j’écris et celle pour adultes me paraissent très minces. Certains de mes romans estampillés “jeunesse”, comme Point de Côté, L’Âge d’ange ou Servais des Collines sont vraiment entre les deux. Et puisque Bonheur Fantôme donne la parole au narrateur de mon premier roman jeunesse, j’ai l’impression de créer dans la continuité, pas dans la rupture. 




“D’ailleurs, pour Bonheur fantôme, votre façon d’écrire a-t-elle été différente de celle de vos autres livres ?”

Elle était différente, oui, mais dans la forme plus que dans le fond. D’abord, je ne me suis imposé aucune contrainte de longueur, ce qui est le cas en jeunesse. J’ai eu l’impression par conséquent de pouvoir y déployer des réflexions plus développées que dans un roman jeunesse. 
De même, j’évite souvent les références culturelles un peu ardues qui n’évoqueraient rien pour un jeune lecteur. Là, je me suis lâchée ! Il y a un petit jeu autour des citations, des connivences littéraires, une façon de créer un lien avec de grandes figures qui sont mes maîtres ou ceux de Pierre (George Sand, Thoreau, T.S Eliot, Virginia Woolf…).
Enfin, il est évident que dans la littérature jeunesse il existe toujours une forme de censure vis à vis de la sexualité, principalement parce que celle-ci tombe sous le coup de la loi de 1949 interdisant la publication d’œuvres à caractère licencieux. Certains éditeurs sont plus transgressifs et n’hésitent pas à proposer des romans au “contenu explicite”, comme on dit pour les paroles de chansons. Quoi qu’il en soit, j’aurais sûrement évité certaines scènes du roman s’il était destiné à un public adolescent. À tort ou raison, je ne sais pas… C’est ce que j’ai fait quand Point de Côté a été accepté chez Thierry Magnier. Sans qu’on me le demande, j’ai supprimé une scène entre Pierre et Raphaël (déjà !) qui s’est trouvée remplacée par une autre au caractère érotique assez évident, bien que masqué… et dont je me demande, finalement, si elle n’est pas plus dérangeante ! 




“Commencer par écrire pour la jeunesse était-il un choix au départ ?”

Oui, mais un choix contraint, comme je l’ai expliqué au sujet de Point de Côté qui avait été refusé en “adulte”. J’ai vu que j’avais peut-être une place à prendre, mais aussi un message à exprimer. Et peut-être même, une vraie légitimité dans l’édition jeunesse. Je dis cela, parce que beaucoup d’auteurs jeunesse que j’ai rencontrés sont les adultes les plus “ados” que je connaisse ! Il faut avoir gardé en soi, très profondément, quelque chose de cet âge-là, pour pouvoir écrire pour eux sans mentir, sans tricher. 



“Votre prochain livre sera-t-il destiné à la jeunesse ?”

Oui, il le sera. C’est un roman qui va sortir en janvier 2010 aux éditions du Rouergue et qui a pour titre À quoi servent les clowns ? Il se passe de nos jours, dans la région de Saint-Dizier, en Moselle, dans une caravane au bord de la nationale 4. Une petite fille de sept ans vit là après l’incendie de son immeuble, avec sa mère et sa grande sœur, et voit débarquer un cirque qui s’installe pour quelques jours. Un vrai cirque avec des chevaux, des tigres et… un garçon de dix ans un peu maladroit qui va faire une monumentale bêtise. Une bêtise qui pourrait bien tourner au drame… C’est la première fois que j’ai de si jeunes personnages et pourtant, encore une fois, ce n’est pas pour moi un roman strictement “pour enfants”.
D’autres projets sont sur le feu : des nouvelles, un roman pour ados, un roman adulte… Pierre Mouron devrait me laisser tranquille un petit moment ! 



Crédit photo : © John Foley / Opale / Éditions du Rouergue

Bonheur fantôme, d’Anne PercinLe Rouergue - Collection La Brune (2009) - 220 pages


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